En suivant sur Gallica, la piste des dessins de AP Martial , principalement sur Paris pour les billets « dessins d’hier et d’aujourd’hui »,  j’ai trouvé ce livre de Charles Diguet illustré par notre artiste.

Un inventaire très particulier

Introduction de l’auteur

Il y a trois noblesses: la noblesse de sang, la noblesse du génie, la noblesse de beauté. Cette dernière a commencé avec le monde; elle ne finira que le jour où il cessera de naître des femmes.
Je vais essayer de décrire ces perles dont l’Orient illumine Paris.
Je demande donc à toutes CES PATRICIENNES du théâtre, des salons, des ruelles et des faubourgs, de me permettre de les pourtraicturer.
Leur tout dévoué,
C. D.

On peut s’insurger sur ce genre d’écrits, plus proche du catalogue de vente des charmes féminins que de la littérature. Mais si l’on compare avec nos réseaux sociaux , j’aurai tendance à trouver dans ces textes un certain charme. L’auteur étant classé dans la littérature légère, nous voilà prévenu.

J’ai choisi parmi toutes ces dames, entre actrice, chanteuse, comédienne ou muse, 3 dames de renom : Sarah Bernhardt que l’on ne présente plus, Blanche d’Antigny qui a inspiré Zola pour Nana et la comédienne Alice Regnault, pour leur portrait accompagné du texte.

Sarah Bernhardt

Un bouton de rose thé que n'a point encore teinté le soleil. Elle est pâle comme Ophélie au bord de la rivière. Cette pâleur transparente s'irise vers les tempes et jette un défi à la plus riche nacre. On pourrait en extraire des perles. Quelques veines, ténues comme des fils de la Vierge, sillonnent cette pâleur et lui donnent grand air. Le front, resserré à la base, s'élargit et devient ample. A peine la ligne du nez, ligne académique, ose-t-elle s'en séparer pour donner au profil un charme exquis. Les narines, mobiles, tressaillent à chaque battement du cœur. Quant à la bouche, il faudrait un nouvel Œdipe pour dire, à première vue, ce qu'elle exprime. La lèvre supérieure est grave et froide, tandis que la seconde, constamment humide et découpée comme le bord d'une tulipe couleur cerise, est un long baiser qui demande des frères. A travers la prunelle, grise comme les brouillards à l'aube des beaux jours, passent les rayonnements d'une âme hautaine. Un menton court et pointu, racé, accomplit cet ovale indescriptible. Ce visage est la bizarre antithèse d’une vapeur nuageuse qui va s'évanouir et de laquelle s'échappe soudain un éclair ! Les cheveux, un buisson cendreux fait de soie, s'enchevêtrent en caprices sans nombre sur cette tète, bijou anglais égaré dans le luxe parisien. Il n'est point une boucle qui ne joue un rôle dans cette folie d’inattendu de plans heurtés — détails charmants d’un tout harmonieux. — Cette toison folâtre, forêt agitée par le vent des fantaisies, possède de douces senteurs. La femme est tout entière dans cette chevelure étrange, unique peut être à Paris.

Blanche d'Antigny

Blanche a le buste d'Antiope et la tête d'une bacchante. Cette tête crâne est fièrement attachée sur des épaules laiteuses et grasses, pétries à la manière des déesses de Rubens. La partie haute du visage garde une quasi-sérénité, reliquat de la chasteté qui s'impose sur le front de chaque jeune fille. La partie inférieure a jeté les lis au vent pour ne conserver que les roses, ces fleurs de passion. Les yeux, presque enfantins, ont la fixité des minéraux étincelants; la prunelle est un composé de reflets verts de fer sulfuré. Ce sont deux marcassites aux facettes brillantes. De larges et longues franges, noires comme du jais, ombragent la paupière; et lorsque ces cils insensés s'abaissent sur le globe de l'œil, ils jettent une ombre réelle sur la joue. Par contre, les cheveux, relevés à la mode empire, ont l'éclat de l'or. Contraste charmant qui fait l'originalité de ce type hardi. La bouche, sensuelle, est destinée à chanter ou à vider une coupe de Champagne, ce vin amoureux. Blanche d'Antigny pourrait être appelée la muse des joies faciles! Richesse de formes et de couleur, air superbe, gaieté constante et folle! Des Amour aux regards coquins essayent avec leurs bras potelés de tordre son blanc peignoir, afin d'en faire un câble pour monter jusqu’aux lèvres.

Alice Regnault

En une toute petite place Dieu a rassemblé de miracles ! Ce visage exquis compte tous les charmes rêvés. Cette tête prodigue insciemment le sourire affolant de l'éternelle jeunesse. Elle est irrésistible! Tout vit en elle, et les lignes des statues antiques et les couleurs chaudes de la femme aux baisers puissants. La rose moussue, cette amoureuse des cétoines aux corsages d'émeraudes, a moins de fraîcheur que ses joues, duvetées comme les pêches, ensanglantées par une aurore de pourpre. Le profil est romain. Une mouche lascive aiguillonne la bouche, idéalement voluptueuse, sanguine comme une fleur de cactus. Les lèvres, ainsi qu'un fruit rouge qu'a fait éclater le soleil, recouvrent à demi des dents minuscules et resplendissantes. Délicieusement modelé, le nez mutin a son éloquence. Un peu relevée, la narine droite est douée d'un charme inexprimable. Le menton, fin et plein de saveur, promet les plus douces extases. En un mot, tout est affriolement dans ce visage divin. La chevelure, abondante, sombre comme la nuit, se dérègle en avalanches avec des parlers olympiens ; elle obombre luxueusement de ses masses royales et le front, blanc de lait, et la nuque, magnifique dans son pur dessin. Afin de compléter le charme, de suaves rayons lumineux émergent des longues paupières. Le regard d'Alice est un ciel peuplé d'anges! Les prunelles sont des topazes enchâssées dans des opales. D'épais sourcils obéissent aux moindres mouvements de cet œil provocateur. La gorge, légèrement houleuse, est satinée et colorée, ainsi que les volutes de ces grands coquillages aux teintes roses. Les épaules, grasses, ondulent merveilleusement et tressaillent sous l'effleurement lascif des cheveux. Faits pour l'amour, pareils à deux blancs cols de cygne, les bras quémandent le rêve qu'ils brûlent d'étreindre. Un ange, grisé par la vue de cette belle créature, a quitté le ciel pour la baiser aux épaules et aux joues ; aussi Alice gardera-t-elle toujours quatre fossettes, stigmates du baiser céleste. On se demande, en contemplant cet assemblage des raffinements de l'amour moderne, si jamais une plus grande charmeuse naîtra. Éclairé par sa propre lumière, ce visage n'a pas besoin de voile. Alice n'a-t-elle pas ses cils soyeux? Cette tête est née pour n'être point ornementée avec les bijoux des orfévres, car elle a ses cheveux et son cortège de séductions !

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