J’ai repris mes promenades sur Gallica, et parcouru les revues anciennes sur le thème de l’art. J’ai sélectionné quelques articles et anecdotes concernants des dessins ou peintures que je  partagerai de temps en temps avec vous. 

Portrait de vieillard de Dürer

Pour ce premier rendez-vous, j’ai choisi un portrait assez connu d’Albrecht Dürer. Et pour accompagner ce dessin, vous  pouvez lire le texte de Georges Fenestre écrit en 1872 dans la revue illustrée Le Musée universel.

Portrait d'un vieil homme de Dürer - Photo Wikimédia
Portrait d'un vieil homme de Dürer - Photo Wikimédia

Dans la revue, de 1872, une gravure reproduite d’après l’œuvre du maître accompagne le texte du critique et historien de l’art Georges Lafenestre, ancien conservateur au Louvre.  Bonne lecture.

gravure tirée de la revue Le Musée universel
gravure tirée de la revue Le Musée universel
Cette étonnante étude, d’un si puissant relief, d’un style si large et si ferme, a été dessinée par Albert Dürer en 1521, l’année même où il faisait dans les Pays-Bas ce glorieux voyage dont nous possédons le journal. A Bruxelles, à Bruges, à Grand, à Anvers, partout le maître de Nuremberg, déjà illustre comme peintre, comme orfèvre, comme sculpteur, comme architecte et surtout comme graveur, avait été accueilli, par de véritables ovations. Presque toujours, dans cette tournée triomphale, il payait l’hospitalité qui lui était offerte en bonne monnaie d’artiste, la seule dont il ne fût point à court ; à ses confrères, il offrait les collections, déjà nombreuses, de ses merveilleuses estampes sur cuivre et sur bois ; aux seigneurs et aux bourgeois, il laissait volontiers en souvenir quelques portraits crayonnés dans leur maison au retour d’une promenade, sous la lampe de la veillée. La quantité de dessins qu’il donna, de cette façon, sans parler de ceux qu’il fit sur commande, est innombrable. La tête de vieillard que nous avons sous les yeux marque-t-elle une de ces étapes laborieuses ? Fut-elle, plus à loisir, étudiée, analysée, accentuée au retour, dans l’atelier paisible de Nuremberg ? A voir ce travail si complet et sérieux, on peut pencher pour la dernière supposition.
Quoiqu’il en soit, les études du maître à-cette date offrent toutes un intérêt spécial ; elles nous font assister au suprême effort de son génie vers cette expression noble et simple de la vérité qui est la perfection de l’art. L’artiste rêveur, dont l’imagination poétique est ailleurs si féconde en compositions originales, compliquées, étranges, se montre sur ces feuilles volantes un des interprètes les plus sincères de la figure humaine que la Renaissance ait admirés ; il saisit désormais la Nature dans ses formes supérieures, les plus générales et les plus expressives, et la traduit dans un langage mâle et clair, avec cette simplicité hardie et cette pénétration intense qui donnent l’immortalité aux ouvrages excellents. Par quelle continuité de travail et de réflexions, d’observations et d’étude, l’élève du vieux Michel Wolgemuth , toujours en quête du mieux, s’était-il, peu à peu, dégagé clés obscurités et des confusions si chères à l’esprit germanique ? Lui-même nous fait à cet égard des aveux précieux et touchants par leur modestie. C’est pendant son séjour à Venise, en 1506, à l’âge de trente-cinq ans, qu’il écrivait à son ami Bilibald Pirkeimer , au sortir d’une conversation avec Giovanni Bellini, le patriarche de l’école Vénitienne, le maître vénéré de Giorgione et de Titien, cette phrase significative :  » Ce qui me plaisait il y a onze ans ne me plaît plus aujourd’hui, je l’avoue franchement. » Et peu de temps avant sa mort il répétait à Mélanchthon, qui nous les a transmises, ces mélancoliques et loyales paroles :  » Oui, j’ai aimé dans ma jeunesse les peintures luxuriantes et surtout les peintures bizarres, et je me suis complu dans mes propres oeuvres où j’admirais toujours cette bizarrerie. Mais, dans ma vieillesse, j’ai commencé à comprendre la nature et je me suis efforcé d’en découvrir l’aspect originel. » — « Et, comme il ne pouvait y parvenir, ajoute Mélanchthon, cet homme, grand par le génie et grand par la vertu, ajoutait qu’il n’admirait plus comme autrefois ses propres ouvrages, et, en regardant ses tableaux, il gémissait souvent sur son impuissance. » 
N’est-ce pas dans une semblable tristesse et en exhalant de pareilles plaintes que devait plus tard s’éteindre, au delà des Alpes, chargé d’années, de fatigues et de gloire, l’illustre contemporain de Durer, le vénérable Michel-Ange ? Ainsi mouraient, sans avoir réalisé leur rêve, deux des plus grands chercheurs d’idéal que le monde ait connus, emportant avec eux, l’un le génie cle l’Allemagne, l’autre celui de l’Italie.
Pour Dürer la lutte fut moins longue que pour Buonarroti. La mort vint le prendre le 6 avril 1528, dans sa maison de Nuremberg, en pleine floraison de génie ; il n’avait que cinquante-sept ans. L’oeuvre qu’il a laissée comme peintre et surtout comme graveur est considérable ; on y admire toujours une
luxuriance d’imagination, une vivacité d’expression, une sincérité d’observation, une entente des détails significatifs, un amour du caractère pittoresque qui ne se rencontrent à un plus haut degré chez aucun maître des écoles septentrionales ; on y trouve, en outre, plus d’une fois, unies à cette variété du rêve et cette précision du savoir, une grandeur, une clarté, une simplicité dans le style, qui font d’Albert Dürer le rival des grands maîtres de l’Italie.
GEORGES LAFENESTRE
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