A la BNF, il existe une galerie  des donateurs où sont exposés des documents originaux  légués à la bibliothèque. Ces documents exceptionnels peuvent être des photographies, des estampes des écrits, ou des peintures. Dernièrement on pouvait voir le travail de Jean Cortot, le peintre des mots .

Mais c’est pour une autre découverte que j’ouvre ce billet : les carnets de voyage d’Eduardo Sola Franco.

Carnet de voyage ou journal intime

Portrait d'Eduardo Sola Franco par Alejo Vidal-Quadras

Eduardo Sola Franco est un artiste équatorien aux multiples facettes et surtout un sacré globe-trotter. Il est né en 1915 à Guayaquil et il est mort en 1996 à Santiago du Chili. Ces carnets ont été légués à la BNF après sa mort conformément à ses souhaits et ont donc fait l’objet d’une exposition en 2015 dans la galerie des donateurs. Depuis cette date, ils sont consultables sur Gallica sous le nom « My book of pleasure ». Il y a 16 carnets contenant plus de 3000 dessins et aquarelles, 14 de ces carnets illustrent sa vie entre 1935 et 1888. Il peint ses rencontres, des moments particuliers durant ses voyages, le tout entrecoupé d’actualité, des vicissitudes de sa vie affective ou de son activité créatrice. 

Le portraitiste

Fils d’un père espagnol et d’une mère équatorienne, Eduardo passe les 10 premières années de sa vie entre l’Europe et l’Amérique latine. Entre 1924 et 1929, il étudie à Quito et commence à étudier la peinture auprès du maître José María Roura Oxandaberro.  Il part ensuite vivre et étudier les maîtres européens à Barcelone, mais en 1932, en raison de la crise mondiale, il revient à Guayaquil où il présente sa première exposition dans le cadre d’une exposition collective. Ce sera un échec, son travail n’est pas compris et encore moins accepté. Il décide alors de s’installer à New York à la recherche de meilleurs terrains pour exprimer son art. Il a l’occasion d’entrer à la Grand Central School of Painting et à la New School of Social Research, où il suit l’enseignement du peintre Camilo Egas. Il reçoit alors, le « Grand Prix » du meilleur étudiant.

Il a alors 19 ans et commence ses premiers carnets. Au fil des pages, il brosse les portraits de ses amis, de sa famille et de les personnalités intellectuelles ou mondaines qu’il côtoie lors de ses voyages. En voici quelques exemples :

Le voyageur

Carte de son voyage touristique pour visiter les châteaux - carnet n°7 E. Sola Franco - ©Gallica

Ces carnets sont ponctués de cartes, de paysages à l’aquarelle ou d’événements particuliers selon ses visites dans  les villes ou pays qu’il traverse. Son rôle d’attaché culturel de l’Équateur à Rome lui permettait certainement aisément de passer d’un continent à l’autre.

Eduardo était très souvent en France où il vivait une vie d’artiste mondain. Il en profitait pour flâner dans Paris en croquant la ville. On l’imagine très bien le long des quais ou dans un musée avec son carnet et sa boite d’aquarelle tel un urban-sketcher des temps modernes.

« On peut l’imaginer marchant dans les rues, allongé sur une serviette sur la plage, adossé au mur lors du vernissage d’une galerie, assis à la terrasse d’un café, affalé dans le fauteuil confortable d’un salon luxueusement meublé… et sortant son carnet de sa poche, capturant rapidement l’instant avec les aquarelles qu’il transportait dans un kit de voyage, et écrivant la scène…« . James Olles, professeur d’art au Wellesley College

Sa vie d'artiste

L’artiste  vit de sa peinture en faisant de nombreux portraits sur commande. On trouve peu d’œuvre de Sola Franco dans les musées car ses peintures sont principalement dans des collections privées.

Dans son pays, son éloignement et sa vie mondaine loin de la politique du pays lui a valu la méfiance du monde artistique institutionnalisé en Equateur. En plus, sa position trop avant-gardiste et son homosexualité l’ont laissé en marge de l’histoire de l’art. C’est en Europe et à New York qu’il fera le plus d’expositions de son vivant. Ci-dessous, une série de croquis où il se représente en train de peindre, de présenter son travail ou encore d’immortaliser une exposition avec le public. Il ajoute dans ses derniers carnets les photos de ses peintures …

Il s’intéresse aussi au théâtre pour lequel il fera les décors. Dans les années 50, il se mettra à la danse et, s’il est trop âgé pour devenir un danseur accompli, il s’intéressera à la mise en scène de ballets.  Dans ces carnets on trouve aussi bien des croquis de spectacle, que de costumes ou de décors. Dans les dessins que j’ai sélectionné ci-dessous, c’est le dramaturge ou metteur en scène qui est à l’honneur.

À cette époque, à Paris, il participe à plusieurs biennales et expositions et crée en français trois pièces de théâtre : Le piège à l’innocent, Le palais des miroirs et Retour à la mémoire , qu’il avait écrites à Lima.  J’ai trouvé un article dans le journal des spectacles de Paris daté du 20 mars 1953 qui illustre ce que l’artiste à dessiné dans ces carnets lorsqu’il met en scène à Paris avec Jean Le Poulain: « Le piège à l’innocent« .

En 1959, il se lance dans le cinéma et le court-métrage et sera primé au festival de Salerne en 1964 pour un intitulé « Une petite dispute » Solá Franco a produit environ 50 films. Selon lui : « Tous ces films, courts et muets, étaient d’inspiration surréaliste, sans doute expérimental, et dans lesquels il traitait les thèmes de la tragédie classique sans concepts formels ».

Des acteurs professionnels apparaissent volontiers dans ses films, ce qui témoigne de sa réputation de cinéaste. John Phillip Law, qui a donné la réplique à Jane Fonda dans « Barbarella », et Dan Vadis, qui a joué dans plusieurs westerns spaghetti et est apparu dans plusieurs films réalisés par Clint Eastwood, sont deux des professionnels qui ont joué dans les films de Solá Franco.

Gallica a numérisé un carnet (album de films) avec des roughs sous le nom de Marrachos

Regard sur le monde

On reconnait aussi dans ces carnets un observateur de l’espèce humaine. Il portait un regard acéré ou humoristique sur le monde et sur l’actualité.

Eduardo révélait également dans ses dessins ses humeurs,  ses problèmes de santé, son idéologie et sa vie psychique (comme dans cette double page de son dernier carnet). Le tout est essentiel pour comprendre  cet artiste équatorien, sans doute le plus complexe mais certainement le plus multiforme. 

Conclusion

Tout ceci n’est qu’un petit aperçu de ce que renferme les carnets. Je vous invite à aller les découvrir sur Gallica, les feuilleter pour comprendre la vie de cet artiste. hors du commun.

« Comment expliquer la sous-estimation d’Eduardo Solá Franco dans son pays? Plusieurs théories viennent à l’esprit : l’exil qu’il s’est imposé? les mœurs sociales conservatrices du pays en général et du groupe socio-économique dans lequel il est né en particulier? son rejet des motifs dominants de l’indigénisme pictural défendu par Oswaldo Guayasimin et Eduardo Kingman? l’antipathie de la communauté artistique à l’égard de sa classe sociale élevée? sa réticence à adhérer à un style artistique unique? Peut-être était-ce une combinaison de tout cela.

Mais il y a peut-être une autre raison. L’esprit moderne a du mal à accepter les talents créatifs qui s’expriment couramment dans de nombreux genres. À l’ère de la spécialisation, où un homme peut lutter toute sa vie pour atteindre la maîtrise d’un seul domaine, nous avons du mal à accepter l’idée d’une personne qui en maîtrise une demi-douzaine. Eduardo Solá Franco n’est peut-être pas le plus grand peintre, écrivain, chorégraphe ou cinéaste équatorien, mais en tant que créateur multidisciplinaire, il n’a pas d’égal dans ce pays ; aussi difficile que cela puisse être, il est temps pour l’Équateur de redécouvrir et d’embrasser sa stupéfiante production créative. »

Liens

Extrait de l'Aurore

Catalan d'ascendance, mais né en Equateur, puis, après un ' pèlerinage en Espagne, fixé à Florence où, sous le ciel toscan il essaye de conjuguer les exubérances de son sang créole avec la calme douceur qu'exhalent les bords de l'Àrno, Eduardo Sola Franco nous offre, place Vendôme, un émouvant témoignage des influences successives et parfois contradictoires qui ont guidé son inspiration.
Le tableau ci-dessus est intitulé Indiennes au marché

"Portrait de Dorian Gray"

Le tableau un beau jeune homme , aux cheveux blonds et bouclés et aux yeux aigue-marine pénétrants. Dans sa main gauche, le sujet tient une fleur, le globe plumeux d'un pissenlit monté en graine, comme s'il attendait qu'un souffle de vent disperse les fines graines dans l'air et entache la perfection. Mais l'élégance de la scène est tempérée par une couche secondaire insidieuse de la composition. Comme un palimpseste, la composition de surface semble craquelée pour révéler une image sinistre en dessous. Dans cette couche inférieure, se trouve un vieil homme aux mêmes yeux aigue-marine pénétrants. Nous réalisons, soudain, que nous sommes en train de voir la personne âgée du jeune homme, révélée dans le futur par les fissures de la toile qui se détériore.


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